Le Green, c’est chic

Prévue fin août 2019, le Conseil de la mode suédois a décidé d’annuler la Fashion Week pour dénoncer la pollution massive générée par l’industrie du textile, deuxième industrie la plus polluante du monde derrière l’industrie pétrolière. Aujourd’hui, suite à la dénonciation de nombreux scandales révélant les conditions précaires des travailleurs du textile et la recherche d’achats plus éco-responsables, de nouveaux consommateurs souhaitent changer la donne. Un autre visage de la mode est-il possible ?

Fast Fashion, un phénomène de masse

Nous consommons aujourd’hui toujours plus et toujours plus rapidement nos vêtements. Les chiffres sont édifiants :

  • Le marché mondial de l’habillement et de la chaussure représentait environ 1700 milliards de dollars en 2017, dont environ 150 milliards rien que pour la France selon Euromonitor.
  • Selon l’Agence européenne pour l’environnement (EEA), la quantité de vêtements achetés dans l’Union européenne (UE) a augmenté de 40 % entre 1996 et 2012. Malgré tous les efforts de l’ancien ministre Arnaud Montebourg en 2012 pour promouvoir le “Made in France”, 70 % de la production vendue en France continue de venir d’Asie du Sud-Est. Pas moins de 140 milliards de vêtements sont produits dans le monde chaque année : un chiffre qui a quadruplé depuis 1980 ! En 2015, les Européens ont acquis 6,4 millions de tonnes de nouveaux habits et chaussures, selon une étude du Parlement européen. A l’échelle mondiale, la tendance est la même : 100 milliards de vêtements ont été consommés dans le monde en 2014, selon Greenpeace. Cette frénésie de consommation connaît un bond depuis les années 2000. Les Français se situent dans la moyenne basse en Europe, avec 9 kg de vêtements achetés par personne et par an, suivant une courbe descendante depuis les années 1960. Lorsque l’on étudie la consommation en habillement des ménages, des données exorbitantes en ressortent. Ainsi, en moyenne, un Américain achète un vêtement par semaine. C’est 5 fois plus qu’il y a 20 ans.

Avec le développement du prêt-à-porter à partir des années 1950, puis les nombreuses délocalisations de la production de textile vers des pays au coût de production plus faible, les tee-shirts à 5 euros font leur arrivée dans les rayons, permettant à une classe moyenne en plein essor de consommer davantage. Aujourd’hui, vingt mastodontes (Inditex avec Zara, Nike, LVMH, H&M, Adidas, Kering, Michael Kors, Gap…) règnent sans conteste sur l’industrie de la mode. Au début des années 2000, la fast fashion fait son arrivée :

  • Certaines enseignes passent des traditionnelles collections printemps-été et automne-hiver à une dizaine de collections par an. Zara renouvelle même ses rayons vingt-quatre fois chaque année.
  • Conséquence, la durée de vie d’un habit a été réduite de moitié ces quinze dernières années, selon une étude de la société de conseil McKinsey. Et près d’un tiers de la garde-robe des Européens n’est pas sortie du placard depuis au moins un an, selon l’EEA.
  • Au total, un peu moins des deux tiers de l’ensemble de la production mondiale finissent dans des décharges ou des incinérateurs, estime McKinsey. En effet, aujourd’hui, moins de 1% des matériaux utilisés dans la production de vêtements servent à en fabriquer de nouveaux. Ce qui représente une perte colossale de 100 milliards de dollars par an (80 Md€) par rapport à une réutilisation optimale. En France, seuls environ 30% des textiles usagés collectés ont été recyclés en vêtements, chiffons industriels, et matériaux de rembourrage ou d’isolation selon l’éco-organisme Eco TLC.

Impact social et environnemental de l’industrie de la mode

Or, le secteur de l’habillement est le deuxième plus gros pollueur derrière l’industrie pétrolière (transports aériens et maritimes).  Quelques chiffres parlants montrent l’ampleur du phénomène :

  • Un rapport des Nations unies estime qu’il faut 7 500 litres d’eau pour fabriquer un jean, soit l’équivalent de l’eau bue par un être humain pendant sept ans. Nos vêtements ont un bilan environnemental plus large qu’on ne le pense. En plus de pomper de grandes quantités d’eau (2 800 litres pour produire un simple T-shirt en coton), l’industrie textile puise dans de nombreuses autres ressources. La production d’une chemise en coton de 300 grammes nécessite d’extraire 79 fois son poids en matières premières selon un rapport de l’Ademe publié en septembre 2018. Voir à ce sujet l’article de Libération paru en janvier 2019 reprenant les derniers chiffres de l’Ademe et représentant sous forme d’infographie l’impact environnemental de nos habits du quotidien
  • De plus, l’industrie de la mode produit d’importantes émissions de gaz à effet de serre lors de la production des matières premières, les coûts du transport, l’utilisation de textiles dérivés du pétrole (vêtements synthétiques libérant des microparticules de plastique), ou encore les dépenses nécessaires en eau et en énergie pour le traitement des vêtements lors du processus de fabrication (sablage des jeans, tannage au chrome…). Ainsi, Plus du tiers (35 %) des microplastiques rejetés dans les océans viendrait du lavage de textiles, selon l’organisation environnementale l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN).
  • Par ailleurs, les conditions de travail précaires de plus de 60 millions d’ouvriers, principalement en Afrique (Ethiopie), au Moyen-Orient (Turquie) et en Asie du Sud-Est (Bangladesh, Vietnam) sont toujours aussi déplorables (équipements de sécurités, protection sociale, rémunération, droits de grèves et de congés maladie, etc.). 579 travailleurs sont morts dans des incendies d’usine au Bangladesh entre 2009 et 2013. L’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en avril 2013 ayant causé la mort de plus de 1100 victimes n’aura pas changé franchement la donne six ans plus tard.

Une autre planète mode est possible : Slow Fashion, Recyclerie et alternatives éco-responsables

Une première solution consiste à dépenser moins, mais mieux. Privilégier des achats de qualité auprès de marques éco-responsables soucieuses de l’environnement et sur les travailleurs du textile. Il est toujours préférable de se référer aux marques portant des labels certifiés éco-responsables. Comme dans la cosmétique ou les produits d’entretien, beaucoup d’entreprises peuvent laisser un flou artistique volontaire sur leur démarche de réduction d’impact sur l’environnement. Parmi les labels les plus reconnus dans le secteur, on peut citer ceux de référence: GOTS (Global Organic Textile Standard), Oeko-Tex (Standard 100, Step, Made in Green), Fair Wear Foundation.

Voici des exemples d’initiatives éco-responsables à même de remplir votre penderie avec des vêtements fabriqués de manière éthique et responsable pour l’environnement :

  • L’application Good on You, sur le modèle de Yuka pour l’alimentation (et bientôt les produits de beauté et d’entretien) permet de faire le tri parmi plus de 1000 marques en fonction de leur impact social et environnementale.
  • Les plateformes multi-marques en ligne comme Slow We Are , Modetic,  We Dress Fair, Klow, Kabanes, Dressing Responsable, la sélection éco-friendly sur Asos, Dream Act et Altermundi (les deux derniers étant plus généralistes et allant au-delà de la mode), permettent de compléter sa penderie avec des tenues éco-responsables. Elles donnent également de nombreux conseils pour s’habiller de manière plus écologique. Des marques à petits prix sont notamment mis en valeur, tout en garantissant toujours le respect de l’environnement et des travailleurs en réduisant les marges. Je vous conseille de commencer sur ces e-shops pour être familiarisés avec la multitude de marques proposées existantes.
  • Le média Info Durable a récemment publié un article répertoriant plusieurs boutiques en ligne éco-responsables (La Révolution Textile, Ekyog, Les Sublimes, Leax, People Tree, Shunkfunk, La Gentle Factory). Beaucoup existent depuis très longtemps et gagneraient à être plus connues !  Des marques engagées comme 1083, Atelier Tuffery, ou Le Gaulois (campagne Ulule en cours) proposent des alternatives écologiques aux jeans traditionnels, économes en énergie.
  • Il existe également des sites spécialisés pour la mode éco-responsable pour bébés et enfants. Favoriser également les solutions de locations de vêtement de grossesse et enfants ainsi que la récupération auprès de proches permet de faire des économies d’énergie … et sur le porte-monnaie !
  • Si vous êtes sensibles à la cause animale, de nombreux blogs comme ceux de La Petite  Noisette , Alternative Vegan ou encore Maman Youpie répertoriant une liste de marques éthiques pour un shopping responsable (certaines marques sont notamment cruelty free). De nombreuses nouvelles boutiques de mode vegan, bien souvent également sensibles à la cause environnementale, ont surgi ces dernières années dans Paris (Manifeste 011, Centre Commercial, Empreintes, Aujourd’hui Demain, Gang of Earlybirds, 1944 Gallery). Dans la même idée, de nombreuses marques de chaussures vegan (Minuit sur Terre, Slowers, Noah, Nae, Jonny’s Vegan, Good Guys, Eco Vegan Shoes…) sont souvent bien sensibles à l’environnement, du fait notamment simplement de ne pas contribuer à l’industrie du cuir, hautement néfaste pour l’environnement. Si vegan ne veux pas nécessairement dire écologique et vice-versa, de nombreuses marques sont souvent engagées dans une démarche globale de réduction de l’impact social, environnemental et sur les animaux lors du processus de fabrication.
  • Marques de lingerie françaises et écologiques : Olly, Nénés Paris, Madame porte la Culotte, Peau Ethique, Do You Green, Filabio
  • Suivre le développement de La Caserne, le 1er incubateur dédié à la mode responsable qui vient d’ouvrir à Paris en juillet 2019. Le lieu se veut le plus grand accélérateur dédié à la mode et à la création durable en Europe.
  • Des initiatives comme Les Récupérables, Fade Out Label ou encore Les Chaussettes orphelines permettent de redonner une seconde vie à nos vêtements

L’un des freins à l’achat de vêtements éthiques et éco-responsables peut être son prix, souvent plus élevé que des marques traditionnelles. Cependant, à l’instar de l’alimentation, acheter des vêtements éthiques vous garantit une meilleure traçabilité, des conditions de vie décente pour les travailleurs, l’utilisation de matériaux respectueux de l’environnement, souvent de meilleure qualité et qui dureront dans le temps. Pourquoi ne pas économiser davantage en investissant dans des vêtements de meilleure qualité qui tiendront plusieurs saisons voire plusieurs années (au lieu d’un manteau chez Zara à 50 euros qui vous fera un hiver…), tout en évitant de participer au financement des marges insensées jusqu’à 50% du prix de vente dont peuvent se permettent les plus grandes marques ? Les vêtements éthiques font rarement l’objet de soldes et vous garantissent au contraire des prix justes et calculés au plus près tout au long de l’année.

Une démarche supplémentaire consiste à se tourner davantage vers les boutiques de seconde main, ressourceries et autres friperies solidaires pour trouver des trésors. Qu’ils s’agissent d’achats en ligne comme Vinted ou Vide Dressing, du troc entre amis ou bien d’acheter auprès d’initiatives solidaires comme La Textilerie à Paris, l’utilisation de ce vêtement n’aura causé peu ou prou aucune émission de gaz à effet de serre. Les sites de reventes solidaires comme Emmaüs France, Secours Populaire, Croix-Rouge française, ou Tissons la Solidarité permettent de trouver des vêtements à moindre coût sans impact sur l’environnement.

Selon les enquêtes de l’Institut français de la mode (IFM), le pourcentage de Français qui déclarent avoir acheté des vêtements d’occasion a doublé entre 2010 et 2018, pour atteindre 30%. Selon le site de revente thredUP, le marché mondial de la seconde main pourrait atteindre 51 milliards de dollars d’ici à cinq ans.  A titre de comparaison, le marché européen de l’habillement neuf (chaussure comprise) pèse 372 milliards de dollars. Mais la mutation est bien là puisque, le marché de la seconde main grandirait plus de vingt fois plus vite que celui de l’habillement, toujours selo la même étude.

Pour autant, les choses changent petit à petit. L’interdiction pour les marques et les enseignes de jeter ou brûler leurs vêtements invendus s’inscrira dans la nouvelle loi sur l’économie circulaire censée être votée en fin d’année 2019.

Possibilité de louer ses vêtements ou acheter d’occasion, éviter les matières synthétiques et le coton traditionnel, privilégier les fabrications made in Europe et biologiques pour acheter des vêtements de meilleure qualité et favoriser le patrimoine et l’industrie locale, les marques plus respectueuses pour l’environnement, upcycling et matières recyclées, soutenir des actions comme Ethique sur l’Etiquette ou Fashion Revolution… Beaucoup de solutions existent aujourd’hui. Votre porte-monnaie a plus de poids que vous ne le pensez. Alors, quelle solution choisissez-vous ?

Pour aller plus loin :

SURFER – Site Internet, Blog, Réseaux sociaux, Application

ECOUTER – Podcast, Radio

LIRE – Essai, Roman, Manuel

  • S’habiller (avec) éthique, Collectif Redress (Christina Dean , Sofia Tärneberg, Hannah Lane), Editions Pyramido, 2017 // Parce qu’il est possible d’allier la mode à l’éthique, ce guide fait réfléchir le lecteur à ses comportements dans le domaine vestimentaire, et lui donne les clés pour les améliorer. Avec ses conseils pratiques et les avis inspirants d’entrepreneurs, mannequins et influenceurs, S’habiller (avec) éthique guidera chacun sur le chemin d’une consommation responsable.
  • Une mode éthique est-elle possible ?, Madjouline Sbai, Editions Rue de l’Echiquier, 2018 // Qu’y a-t-il derrière une chemise achetée chez Zara, une paire de baskets dégotée chez Kiabi ou un survêtement soldé chez Decathlon ? Pendant plusieurs années, Majdouline Sbai a mené l’enquête sur la « fast fashion » et ses impacts sociaux et environnementaux

REGARDER – Film, Série, Conférence, Reportage

 Sources : IFM, Ademe, Liberation, Le Monde, Klow, Slow We Are, We Dress Fair

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